Cours · 04
Le Rythme
Un besoin bien humain §
Il est temps maintenant de l’ancrer dans quelque chose de plus tangible : le rythme.
Avant même de parler de musique, posons une question simple :
comment découpe-t-on le temps ?
Dans le quotidien, nous vivons sur une ligne qui avance sans jamais s’arrêter.
Pourtant, nous ne la percevons jamais comme un flux continu.
Nous découpons nos vies en années,
nous célébrons les mois,
et nous rythmons nos journées, heure par heure.
Sans ces découpages, nous sommes perdus.
L’espace vide n’a rien à envier
aux angoisses que nous procure l’océan,
ou même le temps qui passe.
Il y a là quelque chose de paradoxal :
notre peur du vide se confond souvent
avec celle du continu.
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »
— Blaise Pascal, Pensées
Ce vertige face au continu n’est pas qu’une idée philosophique.
C’est une expérience humaine fondamentale.
Le silence qui faisait tant peur à Pascal
n’est pas une absence de matière,
mais une absence de structure, de repères,
de début ou de fin.
Comme lui,
nous avons besoin de repères,
de points fixes,
de structures auxquelles nous accrocher
au milieu d’un flux ininterrompu.
Le rythme naît précisément de là.
De ce besoin de donner forme au temps,
non pas parce que le temps en a besoin,
mais parce que nous, oui.
Et si l’univers commence par la lumière,
la musique, elle, commence par le temps.
Un temps pour tout §
La base de la musique reste le temps —
ou plutôt la manière dont on l’organise.
Pour transformer un écoulement continu en expérience musicale,
il nous faut un point d’appui.
Un battement.
Une grille.
Un repère.
Le battement : créer une référence §
On peut commencer très simplement : taper dans les mains.
La vitesse entre ces battements réguliers définit notre métrique.
C’est le bloc fondamental qui va donner du sens à tout le reste :
le BPM (beats per minute), autrement dit le nombre de battements par minute.
Classiquement, il se situe entre 60 et 120,
mais il peut bien sûr être plus lent ou beaucoup plus rapide.
Nous avons maintenant une grille.
Nous pouvons commencer à poser des choses dessus.
Regrouper le temps : la mesure §
Ces battements, nous allons les regrouper en macro-blocs.
Des ensembles permettant à une intention, à une émotion, de se déployer.
Classiquement, on regroupe ces battements par 4.
Quatre battements forment une mesure.
Ils deviennent alors des temps,
chacun avec un rôle propre à l’intérieur de cette micro-boîte
que nous venons de créer.
1, 2, 3, 4
1, 2, 3, 4
Ainsi, nous avons donné du sens à des battements auparavant indistincts,
simplement en les cloisonnant.
1, 2, 3, 4
1, 2, 3, 4
C’est un rythme.
Une répétition.
Une boucle.
Construire par le vide §
Maintenant, de la même façon que nous avons construit sur du vide,
nous allons construire par le vide.
Enlevons le 4.
Pour l’exercice, et pour vous aider,
comptez le 4 à haute voix au lieu de taper dans les mains :
1, 2, 3, chut
1, 2, 3, chut
Vous venez de créer un rythme
avec un début et une fin identifiables.
Répétez cela.
Quand vous vous sentez à l’aise,
arrêtez de dire le 4 à haute voix
et contentez-vous de le penser :
1, 2, 3, ...
1, 2, 3, ...
Au moment où vous dites le 4 dans votre tête,
acquiescez avec la tête —
comme pour dire oui en baissant le menton :
1, 2, 3, oui
1, 2, 3, oui
Laissez cela s’infuser un moment.
Puis, lorsque le mouvement sera bien ancré,
essayez d’arrêter même de penser le 4.
Fiez-vous uniquement au mouvement
que vous venez de conditionner dans votre corps.
1, 2, 3,
1, 2, 3
Appréciez le silence laissé.
Votre corps doit retenir la sensation,
la tension créée par ce rythme.
Le but — et il est normal de ne pas y parvenir immédiatement —
est de ressentir les rythmes
sans avoir besoin de les compter.
Une structure invisible §
Si l’on traduit cela en morse,
avec des points et des silences,
on obtient par exemple :
. . . _ . . . _ . . . _
Et si on enlève le 3 ? §
Essayons maintenant autre chose.
Au lieu d’enlever le 4,
enlevons le 3.
1, 2, ..., 4
1, 2, ..., 4
Ou, en morse :
. . _ . . . _ .
À première vue, on pourrait dire :
« Mais c’est le même motif au départ, non ? »
Essayez.
Comptez-le réellement.
1, 2, ..., 4
1, 2, ..., 4
La réponse est à la fois oui et non.
Pourquoi ?
Parce que votre esprit ancre le 1 comme point de départ.
Et le fait de ne pas jouer le 3 ou le 4
envoie un message complètement différent.
À ce stade, quelqu’un d’extérieur
pourrait être incapable de dire lequel des deux vous jouez.
Sa perception dépendrait uniquement
de son propre cadre de référence.
Mais si vous souhaitez lui faire entendre clairement votre intention,
il faut lui donner cette référence.
Ce que nous venons réellement de faire §
Arrêtons-nous un instant.
Nous avons littéralement structuré du vide.
- Les battements (BPM) sont nos grains de sable élémentaires
- La grille est le cadre
- La mesure est un regroupement artificiel de battements,
permettant de construire des moments musicaux - Les temps sont des battements
ayant acquis un sens à l’intérieur de la mesure
Avant, ils étaient indifférenciés.
Maintenant, ils sont 1, 2, 3 ou 4.
Note : pourquoi 4 ? §
Vous vous dites peut-être : pourquoi 4 ?
À vrai dire, aucune raison fondamentale.
Les mesures peuvent être :
- en 3 temps → rythme ternaire (divisible par 3)
- en 2 ou 4 temps → rythme binaire (divisible par 2)
- en 8 temps, que l’on comptera par exemple :
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Tout cela constitue ce que l’on appelle
la signature rythmique.
Elle a des effets très forts sur la sensation musicale.
Cependant, l’immense majorité de la musique occidentale
est basée sur des mesures à 4 temps, appelées 4/4.
Nous continuerons donc, pour l’instant, sur cette base.