Cours · 05
Accentuer, ce n’est pas ajouter : c’est comparer
Nous avons commencé par découper le temps.
Basique.
Efficace.
Presque du morse — et déjà suffisant pour communiquer.
Honnêtement, cela pourrait s’arrêter là.
Une part immense de la musique dans le monde est purement rythmique.
Nous pourrions nous arrêter ici et obtenir un objet déjà pleinement fonctionnel,
auquel une vie entière pourrait être consacrée pour le raffiner.
Mais mon intérêt — comme le vôtre, je l’espère —
nous pousse à aller un peu plus loin.
Que peut-on faire d’autre que diviser,
puis subdiviser, encore et encore ?
Il existe une autre voie que celle de la complexité.
Non pas approfondir la même dimension musicale,
mais changer de point de vue.
Prenons cette seconde direction.
Accentuation : déplacer l’attention §
Reprenons notre comptage habituel,
mais cette fois-ci en accentuant le temps 3.
Parlez plus fort, tapez plus fort — mais surtout, marquez-le clairement.
1, 2, 3!, 4 | 1, 2, 3!, 4
Comme toujours, prenez le temps de vous y habituer.
Ressentez-le. Faites-en un réflexe, presque dansant.
Jusqu’à ce que vous n’ayez plus besoin d’y penser.
1, 2, 3!, 4 | 1, 2, 3!, 4
Changeons maintenant légèrement l’expérience.
Parlez doucement sur le temps 2.
Chuchotez, ou tapez à peine.
Veillez simplement à revenir à un niveau neutre sur les autres temps.
1, 2(ch), 3, 4 | 1, 2(ch), 3, 4
Vous remarquerez qu’il est souvent plus difficile
d’introduire de la douceur au milieu du bruit
que l’inverse.
Je n’ai aucune explication satisfaisante à ce phénomène,
mais il me laisse toujours songeur…
Lorsque cela devient naturel,
observez attentivement ce qui se passe.
Tout est relatif §
Un auditeur extérieur ne pourrait pas déterminer
si votre temps 2 est faible :
1, 2(ch), 3, 4
ou si tous les autres temps sont forts :
1!, 2, 3!, 4!
Autrement dit, il est impossible de distinguer
un affaiblissement local
d’un renforcement global.
C’est exactement le principe de l’accentuation.
Un accent n’est jamais une valeur absolue.
Pour qu’il y ait force, il faut du contraste.
Sans détente, pas de tension.
Sans tension, pas de relâchement.
L’accent est un écart,
une relation,
un jeu de différences.
Comme pour les temps eux-mêmes,
l’accentuation ne se comprend qu’en relatif.
Mais est-ce la seule transformation possible ?
Oublions les accents §
Mettons l’accentuation de côté pour un instant.
Reprenons notre comptage le plus neutre :
1, 2, 3, 4
Répétez-le suffisamment longtemps
pour qu’il s’installe,
qu’il devienne presque automatique.
Cette fois-ci, faites-le à la voix,
afin de pouvoir jouer sur un autre paramètre.
Gardez le temps 1 long,
puis rendez les trois temps suivants très courts.
1..., 2, 3, 4 | 1..., 2, 3, 4
Encore.
1..., 2, 3, 4 | 1..., 2, 3, 4
Ce que vous venez de modifier
n’est ni le tempo,
ni la métrique,
ni l’accentuation.
Les temps tombent toujours au même endroit,
avec la même intensité,
par lots de 4 …
Ce que vous venez d’altérer,
c’est leur temps d’existence.
La durée d’une note.
Une nouvelle dimension §
Sans ajouter la moindre subdivision,
sans changer le nombre de temps,
sans jouer plus vite ni plus lentement,

le discours rythmique s’est transformé.
Il ne s’agit plus seulement de quand quelque chose arrive,
mais de comment.
Et cette dimension-là
ne vous est pas étrangère.
Elle ne concerne pas uniquement le rythme.
Elle touche directement à l’intention de jeu.
Nous terminerons ici, sur cette combinaison :
1..., 2(ch), 3!, 4 | 1, 2..., 3, 4!
Prenez le temps de vous l’approprier. Un petit défi pour entrainer aux nuances.
Et gardez ceci en tête :
sans même parler de notes,
nous avons déjà construit un langage complet.
La complexité d’un système ne vient pas
de la complexité de ses éléments,
mais de leur organisation.
— Herbert Simon