Cours · 08
Un même matériau, plusieurs réalités musicales
On a commencé la partie précédente par une question.
Commençons celle-ci par un constat.
Pour comprendre ce qui fait réellement évoluer la perception musicale,
nous allons volontairement simplifier le matériau au maximum.
L’objectif n’est pas de produire un exemple musical abouti,
mais de rendre visibles les effets de chaque dimension du jeu.
Avant d’aller plus loin, fixons une convention simple.
Dans les exemples qui suivent,
nous allons découper la musique en blocs de 4 temps.
Nous appellerons chaque bloc une mesure.
Les chiffres 1 2 3 4 représentent les temps.
Les lettres représentent les notes jouées.
Le symbole % signifie : la note continue de sonner.
Le morceau, écrit de manière classique §
Appliquons maintenant ces conventions à un support concret.
Nous allons utiliser un extrait très simple,
issu du morceau Sunny (Bobby Hebb),
Comme support d’observation.
Voici une suite d’accords issue de ce morceau :
| Em7 | G7 | Cmaj7 | F#ø / B7 |
Si vous êtes musicien, essayez de suivre les exemples en jouant.
Sinon, référez-vous simplement à l’audio fourni.
Nous allons volontairement simplifier et altérer cette grille,
dans le but d’en observer les mécanismes essentiels.
La base, la basse §
Une première approche est d’enlever tout considération d’accords. En ne gardans qu’une seul note, représentative (ici la fondamentale). et en gardant le minimum nécessaire au morceau.
La note commence sur le temps 1
et dure pendant les 4 temps.
E % % %
1 2 3 4
G % % %
1 2 3 4
C % % %
1 2 3 4
F# % B %
1 2 3 4
À ce stade :
C’est suffisant pour chanter dessus.
C’est fonctionnel.
Musicalement, simple, peu riche
Même notes, autre réalité musicale §
Sans changer une seule note,
ajoutons maintenant deux choses :
- un placement rythmique
- une gestion de la durée
Toujours uniquement des notes simples.
E E %
1 2 3 4
G % G
1 2 3 4
C C %
1 2 3 4
F# % B %
1 2 3 4
Les notes sont les mêmes.
La grille est la même.
Mais la perception musicale change radicalement. Nous venons d’apporter de la tenstion, du groove, notamment en placant sur le quatrième temps (un temps faible)
Ce qui a réellement changé §
- pas l’harmonie
- pas les notes
- pas la tonalité
Ce qui a changé :
- quand les notes arrivent
- combien de temps elles durent
Autrement dit :
Et le discours musical naît du temps, de l’intention ET de l’harmonie.
Ajouter de l’harmonie, sans changer d’échelle §
Maintenant que l’on voit ce que le rythme et l’intention
peuvent produire à eux seuls,
il devient pertinent de réintroduire l’harmonie —
sans changer d’échelle.
Nous avons volontairement réduit notre objet
au minimum harmonique possible :
des notes seules.
À partir de ce matériau très pauvre,
nous avons travaillé sur ce qui restait :
- le rythme
- la durée de note
- un début d’intention de jeu
Autrement dit,
nous n’avons pas enrichi le contenu,
nous avons enrichi l’usage du contenu.
Réintroduire l’harmonie (version simple) §
Ajoutons maintenant un peu d’harmonie.
Mais volontairement :
- sans enrichissements
- sans extensions
- sans tensions
Uniquement :
- accords majeurs
- accords mineurs
- accords diminués, lorsque nécessaire
👉 Insérer ici le tableau :
accords fondamentaux, une mesure chacun, sans enrichissement.
Nous n’avons encore rien compliqué :
- l’harmonie reste lisible
- la rythmique est claire
- la durée de note est pensée
Et pourtant, quelque chose se met en place.
Un équilibre efficace §
À ce stade, nous avons :
- du contenu harmonique
- une rythmique construite
- un début d’intention de jeu
Aucune de ces dimensions n’est poussée à l’extrême.
Mais chacune apporte une part de richesse.
Le résultat n’est pas spectaculaire isolément,
mais cohérent dans son ensemble.
C’est précisément cette interaction
qui crée la sensation de musique.
Contre-exemple : tout miser sur l’harmonie §
Tentons maintenant un contre-exemple volontaire.
Cette fois :
- harmonie très détaillée
- accords enrichis
- 7e, tensions, couleurs
Mais en contrepartie :
- rythmique minimale
- notes pleines
- aucune réflexion sur la durée
- aucune intention de jeu
👉 Insérer ici le tableau :
grille harmonique riche + ligne jouée de façon plate.
Nous avons ici surinvesti l’aspect harmonique
et délaissé les autres dimensions.
Je vous laisse tirer vos propres conclusions
sur ce qui fonctionne le mieux à l’écoute.
Petit effort cumulé, cohérence et boule de gomme §
Ce contraste met en lumière un mécanisme plus général.
La surestimation de l’importance de l’harmonie
et la sous-estimation des autres dimensions
conduisent souvent à un déséquilibre du discours musical.
La cohérence de l’ensemble est alors négligée,
ou compensée par une accumulation de contenu.
Or, dans la majorité des situations,
la meilleure des recettes reste :
- un peu d’harmonie
- un peu de rythme
- un peu d’intention
La simplicité est mère de clarté.
Des dimensions pour un même espace §
Ce mécanisme dépasse largement la musique.
Prenons une image :
« Ô Dieu ! je pourrais être enfermé dans une coquille de noix
et me croire roi d’un espace infini. »
— Hamlet
Un espace donné et fini peut relever
d’une complexité considérable.
Comme les trois dimensions structurent notre espace,
et le temps notre quotidien.
Ne vivre que dans une seule dimension
n’agrandit pas ce que l’on observe :
cela le réduit.
C’est ainsi qu’à l’intérieur d’une coquille de noix,
je vous enjoins à ne repousser une dimension
que lorsque vous en touchez les bords.
Si vous vous contentez :
- d’un seul modèle
- d’une seule vision
- d’un seul axe de progression
vous aurez toujours l’impression
de remplir une baignoire percée.